Chroniques de la peste : 1720

La peste de 1720 est la dernière grande épidémie de ce type en France. Elle se déclare à Marseille avec l’arrivée du Grand Saint-Antoine le 25 mai 1720 (navire marseillais qui revient des Échelles du Levant). Le fléau s’étend au terroir puis gagne la Provence. À Marseille, environ la moitié de la population est décimée. Trois cents ans après, il apparaît incontournable de revenir sur ce tragique évènement qui marque encore la mémoire collective.

À partir du 25 mai, retrouvez les dates clés de 1720 à travers le regard de contemporains

Jean-Baptiste Bertrand (1670-1752) était un médecin marseillais célèbre en son temps et il fut l’un des fondateurs de l’Académie de Marseille. Son récit s’achève en juin 1721 et comprend des observations médicales relatives aux pestiférés qu’il a soigné. La relation de Bertrand vise à rendre une place honorable aux médecins marseillais et à contester l’action des médecins de Montpellier.

Bertrand (Jean-Baptiste), Relation historique de la peste de Marseille en 1720, J. Mossy éditeur, Amsterdam, 1779, 439 p. ; in-12. (voir dans Gallica)

 

Le Père Paul Giraud, Trinitaire Réformé, qui fut Ministre du couvent et Provincial de l’Ordre, a écrit la relation la plus longue et la plus détaillée. Transcrit par Fleur Beauvieux, Docteur ès Lettres, titulaire d’une thèse d’histoire relative à la peste, il sera prochainement publié.

Giraud (Paul), Journal historique de ce qui s’est passé en la ville de Marseille et son terroir, à l’occasion de la peste, depuis le mois de mai 1720 jusqu’en 1723, Manuscrit de la BMVR de Marseille, fonds patrimoniaux, Ms 1411, folios 144-348.

 

Avocat, procureur du roi de la police, « Conseil orateur de la Communauté » durant la peste, Nicolas Pichatty de Croissainte, publia dès 1720 un texte très bref et ultérieurement remanié par les soins du censeur royal. Cette source officielle, émanant du pouvoir local en charge de la gestion de l’épidémie, a pour but prioritaire de justifier l’action des échevins.

Nicolas Pichatty de Croissainte, Journal abrégé de ce qui s’est passé en la ville de Marseille depuis qu’elle est affligée de la contagion, Paris, chez Henry Charpentier et Pierre Prault, 1721.

 

Tous ces auteurs ont vécu en ville durant la peste et y ont survécu.

Publication # 14 - 30 juillet 1720 : Organisation sanitaire et brasiers parfumés prophylactiques

Le brasier de l’intendance sanitaire de Marseille au dessus duquel les Intendants de santé exposaient les patentes préalablement désinfectées dans le vinaigre. Collection MHM – Dépôt de la DASS
Le brasier de l’intendance sanitaire de Marseille au dessus duquel les Intendants de santé exposaient les patentes préalablement désinfectées dans le vinaigre. Collection MHM – Dépôt de la DASS

 

En cette fin juillet, dominaient toujours à Marseille intra-muros, simultanément, le doute et la terreur : doute persistant quant à la nature de la « contagion » et terreur quant à la certitude de ses effets : « à mesure que toutes les affaires cessoient, que le commerce s’interdisoit d’un jour à l’autre, on ne s’entretenoit plus que de la maladie. Toutes les conversations ne rouloient que là-dessus. C’étoit la gazette du temps », témoigne le Père Giraud.

L’échevinat continua donc progressivement à organiser les secours. Il avait nommé des commissaires de quartier, chargés des rapports journaliers relatifs au nombre de malades et de morts rue par rue et maison par maison et il pourvut à l’organisation sanitaire : chronologiquement, il fit d’abord rejeter les fumiers hors la ville et laver les rues à grande eau, puis il choisit quatre équipes médicales sectorisées par quartiers, décida de payer les frais médicaux engendrés par les soins et réquisitionna le couvent des Observantins pour y loger les soignants. Les corbeaux, sacristains et pénitents furent enfermés aux Infirmeries et l’on commença alors à allumer des brasiers parfumés dans toute la ville pour conjurer le mal. Et, surtout, il fut décidé d’établir un hôpital dédié à la maladie.

La médecine restait très livresque (quoique les médecins montpelliérains et marseillais eussent procédé à des dissections) et reposait toujours sur la fameuse théorie de l’équilibre des humeurs du médecin grec Gallien (IIe siècle apr. J.-C.) elle-même héritée de son confrère Hippocrate (Ve siècle av. J.-C.) Ceux-ci attribuaient aux mauvaises odeurs le pouvoir de provoquer de nombreuses maladies mortelles, dont la peste : le mauvais air concentrait dangereusement ce qu’on appellerait les « miasmes » après les découvertes en chimie pneumatique d’Antoine Lavoisier (1743-1794). Hippo-crate recommandait de brûler des parfums sur des bûchers pour assainir l’air infecté qui, sans cette précaution, pénétrait l’organisme et corrompait les organes. Le Dr Sicard, le seul médecin qui eut l’oreille des échevins, tant ceux-ci se défiaient des praticiens marseillais, en était partisan. Le Dr Bertrand, qui savait comme la plupart de ses confrè-res que les saignées et les purgatifs étaient inutiles et dangereux pour soigner la peste, exprimait aussi quant à lui le plus grand scepticisme à l’égard de la mesure préconisée par Sicard et qu’il qualifie de « faible » secours. Le Père Giraud regrettait lui aussi le peu de confiance manifestée par l’échevinat à l’égard du Collège de médecins qu’il avait lui-même nommé.

 

Le Père Giraud

 

« On afficha ce jour là un avis pour le public en date du 6e [août] dans lequel on désignoit spécialement Mr Bertrand, médecin, pour visiter tous les malades de l’agrandissement de la ville. Le Sr Aulanic, Me chirurgien, devoit servir sous lui et le Sr Mouriès, apoticaire, étoit chargé de fournir les remèdes. Mrs Robert, Bozon et Boisson étoient nommés pour les quartiers de Cavaillon, de St-Laurent jusques au Coin Reboul et des tanneries. Mrs Raymond, Deluy et Brémond étoient chargés des malades depuis le Coin de Reboul en montant vers l’évêché, de la droite des isles de St-Antoine, des rues de Négreaux et de la Bonneterie. Mrs Audon, Coste et Margaillan devoient servir dans le quartier de Blanquerie depuis la Bonneterie toujours à droite la rue de Négreaux, de l’Oratoire à St-Martin, de St-Martin en montant à la Mercy, comprenant la rue de Ste-Barbe à droite et à gauche jusques à la Porte d’Aix et de là,au Cours, à la Canebière jusques à la place Neuve. Le Sr Sellier, apoticaire, étoit chargé de fournir les remèdes pour tous les malades du faubourg. Dans cette affiche, on ne statuait rien pour la Ribe Neuve. Apparamment le Chevalier Rose s’étoit chargé d’y pourvoir d’autant mieux qu’il n’y avoit encore aucun malade. Ce règlement étoit bon mais le manque de confiance que l’on avoit aux médecins et aux chirurgiens le rendit presque inutile. Ces Mrs ne voyoient les malades que superficielement et de loin. Presque tous les malades succomboient à la violence du mal sans leur donner le temps d’opérer. De là vint une erreur populaire. On s’était imaginé que la peste étoit une maladie sans remède, que c’étoit un fléau de Dieu entièrement inconnu aux médecins. Ce préjugé se fortifia à mesure que le nombre de malades et de morts augmenta. Autant de malades, autant de morts… la multitude des derniers ajoute à la crainte, à l’abatement. Chacun se croit à l’agonie. On ne pense plus qu’à se disposer à la mort ».

 

Le Dr Bertrand

 

« Le seul Médecin de la Ville, qui fut écouté des Magistrats, ce fut M. Sicard, qui, ayant refusé de visiter les malades, & voulant se rendre utile par quelque endroit, fut leur proposer un moyen de faire cesser la peste, leur répondoit du succès, pourvu qu'on exécutât ce qu'il diroit. La proposition étoit trop séduisante, pour n'être pas bien reçue. Les autres Médecins avoient été rejettes comme ces Prophètes qui n'annonçoíent que des choses tristes ; celui-ci fut bien reçu, parce qu'il promet des choses agréables. Ce Médecin proposa donc d'allumer un soir de grands feux dans toutes les places publiques, & autour de la Ville : qu'en même temps chaque particulier en fît un devant la porte de fa maison ; & qu'à commencer du même jour, & pendant trois jours consécutifs, chacun fit à la même heure, à cinq heures du soir, un parfum avec du soufre dans chaque appartement de sa maison, où il déployeroit toutes ses hardes & tous les habits qu'il avoit portés depuis que la contagion avoit paru.

« Quoique ce moyen de faire cesser la contagion ne soit ni nouveau ni fort singu-lier, & que l'histoire d'Hypocrate ne soit ignorée de personne, la confiance avec laquelle ce Médecin le proposa, & l'espoir de voir bientôt finit un mal dont on commençoit à redouter les suites, le firent recevoir. On se met en état d'exécuter la chose : Ordonnan-ce de Police, qui assigne le jour, & ordonne le feu & les parfums, en conformité du projet du sieur Sicard ; il est lui-même commis à la disposition des feux, sous les ordres de M. Dieudé, un des Échevins, qui s'est toujours prêté volontiers aux emplois les plus pénibles. On fait de grands amas de bois dans routes les places & dans tous les lieux désignés ; on distribue dans route la Ville du soufre pour les parfums, à tous ceux qui n'ont pas le moyen n'en acheter ; enfin, le jour arrivé, à l'heure marquée, toute la Ville parut en feu, & l'air se couvrit d'une noire & épaisse fumée, plus propre à retenir les vapeurs contagieuses qu'à les dissiper.

« On ne sait ce que l'on doit le plus admirer ici ; ou la confiance de ce Médecin, qui, sans distinguer les périodes ni la nature de la contagion, propose avant le temps, un secours aussi foible & si peu capable de produire l'effet qu'il en promettoit ; ou la crédulité des Magistrats ; qui dénués d'un Conseil solide, se laissent aller à tout vent de doctrine, & consentent une dépense aussi inutile que fatigante, sans daigner consulter la-dessus les autres Médecins, auxquels ils avoient déjà confié le soin des malades. Le public vit avec regret consumer inutilement une si grande quantité de bois, dont ils craignoient de manquer dans la suite : & ce Médecin trompé dans son attente, ne pouvant plus soutenir les reproches du peuple sur l'inutilité de son remède, disparut avec son fils ».

Publication # 13 - 27 juillet 1720 - Le terrible orage 21 juillet, signe de la colère divine. Intervention de l’évêque Msgrde Belsunce.

 

Pincette pour porter l’hostie avec détail, collection MHMPincette pour porter l’hostie avec détail, collection MHM

Pincette pour porter l’hostie avec détail, collection MHM

 

Dans la nuit du 21 juillet 1720, un très violent orage avait frappé Marseille où la foudre était tombée plusieurs fois sans faire de victimes. La thèse des mauvais aliments causant la maladie, convainquait de moins en moins et l’on commençait parmi le peuple à interpréter cet épisode météorologique comme le signe évident de la colère divine. Les Marseillais s’attendaient à subir un terrible châtiment car ils croyaient aux actes de justice immanente : « le tonnerre avoit été le signal de la peste, que Dieu s’en étoit servi pour déclarer la guerre à son peuple et pour faire éclater sa colère contre lui », écrivait le Père Giraud à ce propos. Si le Dr Bertrand trouvait cette attitude quelque peu superstitieuse, il faut rappeler que les médecins de l’époque étaient impuissants à guérir le mal et, en complément de leurs pauvres remèdes, recommandaient aussi la prière et le repentir pour lutter contre le fléau.

L’évêque de Marseille, Msgr de Belsunce, prenait la pleine mesure de la gravité de la situation : Dieu voulait rappeler les Marseillais à leurs devoirs ; la peste était bien le signe de sa colère. Les ministres de l’Église, soldats de Dieu qu’il accompagnerait tou-jours lui-même, portaient déjà au péril de leur vie, l’épée de leur ministère, c’est-à-dire l’assistance religieuse due aux malades et aux mourants. Le courageux et bienveillant évêque tint conseil et délivra des ordres pour que les mourants pussent toujours être absous. L’échevinat ne procura malheureusement pas à cette armée de Dieu les maisons et les moyens prophylactiques qu’il
réclamait. Tous ces hommes allaient donc répandre le mal dans leurs couvents et demeures respectives avant d’en mourir pour la plupart d’entre eux. Le curé de Saint-Martin fut l’inventeur d’une longue baguette pour conserver les saintes huiles conservée au MHM. Dès le lendemain, 28 juillet, Msgr de Belsunce se recueillit solennellement devant les reliques de Saint-Roch, patron de la peste, exposées dans une chapelle de l’église des Trinitaires Réformés.


Le Dr Bertrand

« Quoique nous ne veuillions point adopter les préventions du Peuple touchant l'apparition des signes célestes, qui précèdent les grandes calamités, nous ne laisserons pas de remarquer que le 21 Juillet le temps étant couvert & à la pluye, il fit dans la nuit des éclairs & des tonnerres si effroyables, qu'on ne se souvenoit pas d'en avoir oui de semblables : toute la ville en fut troublée , & la foudre tomba sur plusieurs maisons, sans blesser personne. Ces tonnerres furent regardés comme le funeste signal de la plus affreuse mortalité qu'on aie jamais vue ; car dès-lors la contagion se débonda & se répandit dans tous les quartiers de la Ville ». p.45


Le Père Giraud

« Le 29, (...) Mr l’Evêque assembla dans son palais tous les curés et supérieurs des communautés de la ville à cinq heures du soir. (...) Le prélat pieux et zélé fit une exhortation patétique et fort touchante : il fit un détail abrégé des diférents fléaux dont le Seigneur se servoit depuis quelques années pour ramener les habitans de la ville de Marseille à leurs devoirs. Il avoua que celui de la peste dont ils étoient menacés, étoit le plus sensible de sa colère. Pour ranimer l’ardeur de ses ministres, il leur déclara qu’il ne les avoit pas assemblés pour les exhorter à secourir les pestiférés, qu’il avoit déjà eu plusieurs occasions importantes de
s’assurer de leur zèle, qu’il n’avoit eu d’autre veue que celle de pouvoir prendre avec eux les justes mesures pour les conserver et les mettre en état, en s’exposant au service des pestiférés, de se soutenir plus longtemps et de faire devant Dieu un plus grand trésor de mérite par un plus long service, que le temps de peste étoit pour les ministres de l’Église une occasion de victoire et de trophée, que tout comme un soldat paroitroit indigne de l’épée qui ne la voudroit porter au service de son prince, qu’en temps de peste, de mesme les prêtres passeroient pour des lâches et des mercenaires s’ils ne vouloient confesser et administrer les autres sacrements qu’autant que cela ne les incommoderoit pas, qu’il n’y avoit rien à risquer pour leur repos, pour leur santé et leur vie, qu’au contraire cela flateroit leur cupidité, leur inclination ou leur orgueil. Il ajouta tout d’une haleine qu’il avoit des idées plus avantageuses de tous ceux de l’assemblée et des absens. Il finit son discours en les assurant qu’il auroit la consolation de se trouver toujours au milieu d’eux sans que la crainte du péril ni les horreurs de la mort pussent l’en éloigner. (...) »

« Mre Pourrière vicaire de St-Ferréol et quelques autres de l’assemblée ajoutèrent seulement qu’il auroit été bon que Mrs les échevins eussent destiné une ou plusieurs maisons dans la ville où l’on auroit mis les prêtres séculiers de toutes les paroisses et les prêtres réguliers obligés à servir le temps de peste et generalement tous ceux qui d’eux mêmes auroient voulu s’exporter charitablement, que ces prêtres étant mieux nourris dans ces maisons et pourveux des parfums et autres provisions qu’ils n’auroient pas trouvé si facilement ches eux ; ils auroient été moins exposés à périr ; ils n’auroient pas porté la peste dans les maisons ecclesiastiques et régulières de la ville (...). »

« (Partie biffée sur le manuscrit) Mr Martin, un des curés de la parroisse de St-Martin s’étant trouvé le premier exposé au danger à la rue de l’Escale de son district, avoit cherché le premier quelques moyens pour administrer les sacrements sans s’exposer au danger évident de prendre la mal, il avoit donné le dessein d’une pincette de huit pieds de longueur au bout de laquelle il avoit pôsé une hostie non consacrée, sur celle là une autre consacrée que le malade auroit pu recevoir. L’ouvrier n’ayant pas encore fini son ouvrage, il ne put le présenter au prélat et à l’assemblée, non plus qu’une baguette de même longueur pour donner les
saintes huiles ».

Publication # 12 - 23 juillet 1720 : Le débat n’aurait pas dû retarder les mesures à prendre contre la progression de la contagion

Texte du Dr Bertrand , p. 50, collection MHM

 

Le débat « scientifique » retarda en partie l’organisation des mesures à prendre contre les conséquences désastreuses de la peste. La dispute opposant les médecins à propos de la nature du mal arrangeait l’échevinat qui ne songeait qu’à éviter d’alarmer le peuple (Publication # 11). Ces incertitudes n’auraient toutefois pas dû conduire à repousser les dispositions que la situation sanitaire eût exigé, estimait le Père Giraud, qui était partisan du confinement. En effet, à partir du 26 juillet, il y eut tant de morts dans la rue de l’Escale (où le Père Jésuite Millet, qui avait accepté très courageusement le rôle de commissaire, finit par laisser la vie le 29 août 1720) que l’on ne pouvait plus ignorer le fléau. Cependant, selon le Père Giraud, « on s’étoit fait un systhème dans l’Hôtel-de-Ville qui consistait à ne pas allarmer le peuple qui l’étoit asses. On continua donc d’interpréter favorablement les évènemens de la rue de l’Escale ». Et il s’insurgeait contre la réactivité insuffisante des autorités et l’aveuglement de la population terrifiée.

 

Le Père Giraud

Le 27. « … depuis l’arrivée de Chataud, il y eut successivement des malades et des morts subites dans les Infirmeries, puisque depuis que les passagers de Chataud ou des autres navires venus des lieux suspects sont entrés dans la ville, un malade en a produit dix et qu’un seul attaqué a communiqué son mal à tous ceux de sa famille qu’importe de chercher la cause de la maladie qui règne dans les Infirmeries dans la ville. Qu’importe de l’appeler peste ou fièvre putride, ne vaut-il pas mieux en prévoir les suites puisque cette maladie se communique si aisément, que son venin est si actif, si violent, si meurtrier, que soit elle se manifeste par des frissons, par des défaillances de coeur, par des vomissements ou par des tumeurs ou des pustules ? Tout est mortel à ceux qui en sont atteints et à ceux qui les aprochent : qu’il n’y a presque point d’intervalle entre le premier ressentiment et la mort, sans que les diférentes épreuves des médecins et des chirurgiens puissent arrêter les progrès de cette maladie, ni sauver les malades. Il faut empêcher la communication et faire en sorte que chacun se tienne sur ses gardes et se défie de son voisin, de son ami et de son parent, surtout de ses domestiques : c’étoit si je ne me trompe l’unique conséquence qu’il falloit tirer de ces observations ».

Le 29, « Si Messieurs les échevins avaient été si soigneux de la conservation de leurs compatriotes, de leurs citoyens et généralement de tous les habitans de Marseille, ils auroient à peu près tenu la conduite de leur évêque ; ils auroient assemblé dans un conseil général les plus notables citoïens ; ils leur auroient déclaré en confiance qu’ils étoient menacés du fléau de la peste ; ils auroient consulté ceux qui en ayant été voyagés ou résidents dans le Levant leur auroient donné quelque éclaircissement ou quelque assurance sur cet article ; ils leur auroient demandé leur secours et leur service. Enfin, ils auroient pris ensemble les plus justes mesures pour ne pas se trouver dans l’embarras où ils se trouvèrent dans la suite funeste.

Ils auroient pu faire entrer dans ce conseil Mgr l’évêque et les chefs des communautés ecclésiastiques séculières et régulières avec eux ; ils auroient pris des arrangements, convenu de la manière dont il falloit disposer les choses afin que le peuple fût assisté pour le temporel et pour le spirituel et que les laïques et les prêtres ne fussent pas exposés à périr tout à la fois. Il falloit prendre plus que moins de précaution. Alors, ils n’auroient rien eu à se reprocher.

De cette façon là ils se seroient assuré un certain nombre de personnes de tous les états sur lesquelles ils auroient pu compter : les uns auroient ouvert leur bourse à la Communauté, les autres les auroient encouragé par leur conseil ou par leur service. Après quoi ils n’auroient pas fait difficulté de faire publier la peste, de dire à haute voix « Se sauve qui pourra ! », au lieu que leur ménagement ne servit qu’à amuser le public pendant longtemps, qu’à l’exposer à périr par trop de confiance et à autoriser la fuite précipitée des hommes, femmes et enfans, des notables, et des plus nécessaires comme des plus inutiles ».

 

De son côté, le Dr Bertrand s’en prenait, comme Pichatty de Croissainte, à l’incrédulité du peuple, toujours prompt à entendre ce qui pouvait le rassurer (Publication # 10).

Publication # 11 - 20 juillet 1720 : Débat médical : la "Contagion" est-elle pestilentielle ou fièvre maligne?

Mallette de médecin, collection du Musée d’Histoire de Marseille

 

Contrairement à ce qu’avaient affirmé et cru les échevins et le Premier chirurgien de santé attaché aux Infirmeries (Publication # 10), la « contagion » n’avait pas disparu et elle avait bel et bien pénétré dans les quartiers de la vieille ville : une véritable hécatombe était en cours rue de l’Escale et autour de l’église Saint-Martin.

 

Médecins et chirurgiens n’en continuaient pas moins à débattre entre ceux qui déclaraient la peste et ceux qui restaient sur le diagnostic d’une fièvre maligne causée par une mauvaise alimentation. D’ailleurs, ces morts n’étaient-ils pas vraiment des gens de peu mal alimentés ? Si la peste avait commencé par tuer des riches, le diagnostic aurait été établi plus rapidement, pensait-on. Il faut admettre, toutefois, que la peste n’était pas à l’Age classique une maladie si facile à reconnaître. Même le chirurgien de la ville qui avait accepté l’autopsie d’un batelier frappé de mort subite sur son bateau n’avait put établir qu’il s’agissait de la peste, dit le Dr Bertrand. Si, de nos jours, le diagnostic clinique du médecin repose toujours sur l’observation des symptômes et du contexte, à savoir un possible séjour du patient en zone endémique, ce sont les analyses biologiques qui permettent de confirmer ou d’infirmer la présence du bacille de Yersin.

 

La forme clinique la plus fréquente de la peste est la peste bubonique transmise par une piqûre de puce hôte du rat. Après une incubation de quelques jours, se déclare un syndrome infectieux très sévère caractérisé par une forte fièvre et une atteinte profonde de l’état général, accompagné de l’apparition d’un bubon, c’est-à-dire d’une hypertrophie du ganglion lymphatique, qui draine le territoire de piqûre de la puce. Le bubon suppure et si la maladie n’évolue pas vers la septicémie, le malade finit par guérir s’il reçoit des soins appropriés. La peste pulmonaire est la seconde forme de la maladie : il s’agit là d’une transmission inter humaine par l’intermédiaire des gouttelettes de salives émises par le malade lors de la toux. En l’absence d’un traitement précoce et approprié, la peste pulmonaire est systématiquement mortelle en 3 jours.

 

Le Dr Bertrand :

« (…) Quatre Médecins se livrent à cet emploi savoir, Mrs. Bertrand, Raymond, Audon & Robert, chacun avec son Chirurgien & un garçon. Ils se partagent toute une grande ville, où dix Médecins n'auroient pas suffi. A peine ont-ils visité un ou deux jours les malades, qu'ils vont d'eux-mêmes déclarer aux Magistrats qu'il n'y avoit point à se flatter que la maladie qui régnoit étoit véritablement la peste & la peste même la plus terrible qui eût paru de longtemps. Ils se réunissent tous, Médecins & chirurgiens en un même sentiment ; chacun d'eux ne dit que ce fût une fièvre maligne, causée par les mauvais alimens & par la misère, comme l’Auteur du Journal imprimé le leur fait dire. Leur sentiment a toujours été le même ; ils n'ont jamais varié là-dessus ; & l'événement a que trop justifiés. Importunés par la curiosité des Citoyens, ils ne crurent pas devoir refuser de la satisfaire. Assurés du fait par eux-mêmes, ils ne hasardoient bien dans cette déclaration, elle ne pouvoit causer aucun trouble dans la ville ; le fils de Mr Peissonnel l'y avoir déjà dis, & Mrs Sicard père & fils, qui avoient vu les premiers malades dans leur quartier de la Miséricorde, se plaignant qu'on avoit pas ajouté foi à leur première déclaration, avoient déjà répandu partout le bruit de cette nouvelle maladie : il ne convenoit plus de la cacher dans un temps où elle étoit répandue dans toute la Ville, où il falloir prendre les mesures les plus promptes pour en arrêter les progrès, ou au moins pour prévenir les désordres qu'elle traîne après elle.

« La déclaration de ces quatre Médecins trouva pas plus de créance dans l'esprit des Magistrats & dans le Public, que celle de Mrs Sicard. Les premiers, bien loin d’ajouter foi au rapport aussi authentique, font afficher un avis, dans lequel ils annoncent que ceux qui ont été commis à la visite des malades, ont enfin reconnu : que la maladie qui règne n'est qu'une fièvre maligne ordinaire, causée par les mauvais alimens & par la misère. Nous voulons bien leur rendre la justice de croire qu'ils ne firent mettre cette affiche que pour rassurer le peuple, plutôt que dépenser qu'ils aient pu douter d'un fait qui leur étoit certifié de tout côté. Cette précaution étoit bonne, en prenant toujours les mesures convenables ».

 

Le Père Giraud :

« Le 26 on avertit Mrs les échevins qu’il y avoit environ quinze nouveaux malades en rüe de l’escale et que Mr Martin, l’un des curés de St-Martin, avoit fait lever onze corps morts de cette même rüe. Les chirurgiens et les médecins, après avoir visité les malades, ne convinrent pas unanimement de la nature de la maladie qui ravageait cette rüe. Les uns raportèrent que c’étoient des fièvres malignes, les autres des vers, les autres enfin soutinrent c’étoient des fièvres contagieuses pestilentielles causés par de mauvais aliments dont les pauvres de ce quartier s’étoient nourris. Ces derniers s’étoient énoncé assez clairement, ils n’avoient peut-être ozé dire assez rondement que cette maladie étoit la peste parce qu’ils sçavoient qu’on ne les écoutoit pas favorable-ment quand ils s’expliquoient en des termes si intelligibles. Ils aimoient donc mieux recourir à la périphrase. Ils crûrent après tout que l’on comprendroit leur langage et que l’on ne devoit plus se flatter après ce qui étoit déjà arrivé ».

 

Publication # 10 - 16 juillet 1720 : Déclaration de la « Contagion » dans tous les ports d’Europe malgré une brève trêve dans la progression du mal !


Extrait du registre de patente de santé, MHM

 

Le 14 juillet, les échevins furent bien obligés de ne plus accepter la délivrance de patentes nettes. Toutefois, comme ils ne voulaient pas non plus faire donner des patentes soupçonnées et, encore moins, des patentes brutes pour ne pas dissuader les navires étrangers de relâcher à Marseille, ils suspendirent cette attribution. Ils informèrent néanmoins tous les ports d’Europe que la « contagion » sévissait dans le port tout en refusant toujours d’admettre les progrès qu’accomplissait la maladie en ville.

Le Père Giraud indique que le 15 juillet, l’aumônier et quelques chirurgiens étaient encore morts aux Infirmeries, avant une petite accalmie de quelques jours saluée comme la fin de cette Contagion, au grand soulagement apparent du « public », notait de son côté Pichatty de Croissainte.

 

Voici le témoignage de Pichatty

 

« Le 14 ils écrivirent ce qui se passe au Conseil de Marine, ils arrêtèrent de ne plus donner des Patentes de santé à aucun bâtiment, jusqu’à ce qu’ils puissent être certains que ce mal n’ait point de suite.

Le 15, pour empêcher que par ce refus d’expédier des Patentes de Santé, on ne croye pas dans les pays étrangers que la peste soit dans Marseille, & que cela n’interrompe tout-à-fait le commerce, ils écrivent aux Officiers conservateurs de la santé de tous les ports de l’Europe la vérité du fait ; c’est-à-dire qu’il y a bien de la Contagion dans les bâtiments mais qu’elle n’a fait aucun progrès dans la ville 

« Déjà le public tout-à-fait rassuré commence de tancer d’inutiles, les peines que Mrs les Echevins se sont données & toutes les précautions qu’ils ont prises ; on prétend que les deux personnes mortes à la place de Linche avoient tout autre mal que la contagion ; on insulte aux médecins et aux chirurgiens d’avoir donné par leur erreur l’alarme à toute la ville ; on ne voit que des esprits forts et une infinité de gens qu’on voit bien – tôt après plus frappés de terreur que tous les autres ; & fuir avec plus de désordre et de précipitation ; leur fermeté ne dure guères : à la vérité la peste est bien à craindre et à fuir ».

 

Voici ce que rapportait le Père Paul Giraud

 

« Pendant quelques jours on se rassura dans la ville, on y publia le 25 que la maladie, qui avoit fait périr quelques personnes dans les Infirmeries, y étoit éteinte. On ajouta que le Sr Gairard s’en étoit fait honneur et qu’il se mettoit au large pour retourner dans sa maison après une briève quarantaine. Mrs les échevins firent part à la Cour de cette bonne nouvelle ».

 

Publication # 09 - 13 juillet 1720 : Expédition des ballots du Grand-Saint-Antoine sur l’île de Jarre


Plan de la baye et rade de Marseille, gravure, anonyme, s.d. MAM AF 7985

 

Les malades étaient transportés aux Infirmeries où ils étaient traités avec les moyens de l’époque. Le chirurgien Laforest, contaminé en raison de l’administration malheureuse d’une saignée sur trois patients, mourut après avoir reconnu la peste lui aussi.

Cette fois, l’échevin Audimar fit voter la réexpédition des marchandises du Grand-Saint-Antoine, débarquées fin mai au lazaret (Publication # 03), sur l’île de Jarre où avait été renvoyé le bateau qui mouillait encore à Pomègues fin juin (Publication # 05). Les portefaix étaient désormais tout-à-fait conscients du danger que représentait la manutention des ballots du Grand-Saint-Antoine et il fallut les payer substantiellement pour qu’ils s’y aventurent.

 

Voici le témoignage du Père Paul Giraud:

 

« Le 12, Mr Gairard, premier chirurgien de la santé, fut obligé de s’enfermer dans les Infirmeries à cause que le Sr Laforest avoit saigné trois malades qui étoient resté sous la lancette. Celui-ci fut mis en quarantaine dans ce cours ; il mourut. Il avoit reconnu la peste dès l’entrée de Chataud mais il se trompa en seignant car on prétendit que la seignée étoit pernicieuse aux pestiférés.

 

Dans une assemblée générale de santé à laquelle Mr Audimar, échevin, présida, il fut délibéré de faire retirer en l’isle de Jarre tous les bâtimens venus du Levant avec patente brute et de faire transporter des Infirmeries en la même isle, tous les balots de laine, de cotton et autres marchandises que Chataud avoit porté. On ne trouvoit d’abord ni portefaix ni bateliers qui ozassent exécuter l’ordonnance. L’argent fit toute la manoeuvre. On porta en Jarre tout ce qui pouvoit contenir la peste. Mr Gairard commença dès lors à opérer avec plus d’assurance ».

 

Publication # 8 - 9 juillet 1720 - Hésitations malgré la gravité de la situation. Fermeture (tardive) des portes de la ville


Les remparts de la ville côté mer, Anonyme, Lou Barri (aujourd’hui la Joliette) et la Major, aquarelle, s.d., MAM

 

La situation était déjà très grave. Le 10 juillet, Eissalène, le jeune malade de la place de Lenche expirait : la maladie avait donc gagné le sud de la vieille ville. Mr Moustier, échevin, fit aussitôt évacuer et murer la maison. Le 11 juillet, un évènement semblable se reproduisait. A partir de ce jour, la population se montra très inquiète mais chacun cherchait encore à se rassurer en spéculant sur les possibles conséquences d’une mauvaise alimentation et sur l’extinction probable et prochaine de la « peste » en raison d’une accalmie de l’épidémie.

 

Cependant, les autorités de la ville furent obligées d’aviser le Parlement de Provence, le Conseil de la Marine et l’Intendant de justice et du commerce de la situation marseillaise. Elles firent aussi rechercher en ville les effets personnels des « pestiférés », enfermer aux Infirmeries tous ceux qui avaient communiqué avec eux, et fermer hermétiquement les portes de la ville. Rappelons que la ville moderne, agrandie en 1666, était ceinte d’une muraille de protection hérissée de part en part de tours de guet. Neuf portes, ordinairement fermées la nuit, permettaient d’y entrer et d’en sortir. Le Père Paul Giraud, fervent partisan de mesures de restrictions de « communication » entre les personnes pour enrayer les progrès de la Contagion, observe que la mesure venait trop tard.

 

Voici ce qu’écrit Pichatty :

 

« Dès le moment on envoie des gardes à la porte de cette maison pour empêcher que personne n’en sorte.

« Le lendemain 10 juillet ce malade meurt & une sienne sœur se trouve malade ; on redouble la garde de la maison, et s’agissant d’enlever l’un et l’autre ; pour le faire tranquillement sans donner l’allarme au public, on attend la nuit, et sur les 11 heures Mr Moustier autre premier échevin s’y rend sans bruit, fait venir des portefaix des Infirmeries, les encourage à monter dans la maison, & ayant descendu le mort et la malade, les leur fait porter dans des brancards hors de la ville, dans les infirmeries, y fait aussi conduire toutes les personnes de cette maison, les accompagne lui-même avec des gardes, pour que personne ne s’en approche ; & il revient ensuite faire mûrer à chaux et à sable, la porte de cette maison.

« Le 11 on est averty que le nommée Boyal est tombé malade au même quartier ; on envoit des médecins et des chirurgiens les visiter ; ils déclarent qu’il est atteint du mal contagieux ; on fait à l’instant garder sa maison ; & la nuit venuë, Mr Moustiers s’y porte, fait venir les corbeaux des infirmeries ; & trouvant qu’il vient seulement d’expirer, fait prendre le cadavre, l’accompagne, le fait enterrer dans la chaux, & revient ensuite faire conduire le reste des personnes la maison;& en mûrer la porte ».

 

Voici ce qu’en disait Giraud:

 

« Le 11, on dit dans toute la ville qu’il y avoit déjà trois morts dans la rüe de Jean Galant. Tout le peuple en fut ému. L’allarme devenoit générale d’une heure à l’autre mais pour ramener la tranquillité on attribuait ces morts imprévües à des vers ou à de mauvais fruits. Comme l’on se persuade aisément de ce que l’on souhaitte, chacun travailla à dissiper les soupçon et à se rassurer dans l’espérance que la peste s’éteindroit dans les Infirmeries et que dans la ville, on en seroit quitte pour la peur.

Mr le gouverneur et Mrs les échevins jugèrent à propos d’informer la Cour de ce qui se passait. Pour cet effet, ils écrivirent au Conseil de marine, Monsieur le Maréchal de Villars, Gouverneur de Provence, et députèrent Mr Estelle, Premier échevin, et deux intendans de la santé, à Aix, pour en aviser Mr Lebret, Premier Président et Intendant de Justice et du Commerce.

Les autres intendans firent des perquisitions exactes dans la ville pour saisir quelques bours et quelques indiennes que les passagers de Chataud avoient porté dans la ville avec eux : pour mener dans les Infirmeries les personnes qui avoient communiqué avec les pestiférés. Cette recherche fut assez inutile. On fit sortir de ce jour là des Infirmeries toutes les femmes qui n’avoient eu aucune communication avec des personnes suspectes. On y arrêta Mre Gourdan, prêtre et aumonnier ordinaire. On en ferma exactement toutes les portes mais la peste étoit déjà dans la ville. Ainsi toutes ces précautions furent après coup ».

 

Publication #7 - 6 juillet 1720 - Sauver la cargaison : le déni de la maladie par les autorités

Jean-André Peyssonnel, gravure Étienne Fessard.
Jean-André Peyssonnel, gravure Étienne Fessard.

 

Le médecin Bertrand résume la progression du mal en ce début de juillet 1720 : après les marins sur le bateau, les gardes et les portefaix aux Infirmeries, les artisans, en contact avec les tissus, étaient morts en ville intra-muros. La peste s’était donc bien trouvée à bord du Grand-Saint-Antoine.

 

Le 7 juillet 1720, le premier chirurgien de santé Gairard reconnaissait la peste dans les bubons apparus sur trois autres portefaix attachés au service du Lazaret. Cependant, il continuait de propager le mal en rentrant chez lui le soir et en visitant des malades en ville. Le 10 juillet, le jeune Jean-André Peyssonnel, médecin comme son père Charles (mort de la peste en septembre 1720), diagnostiquait lui-aussi la peste chez le jeune malade de la rue Jean Galant.

 

Peysonnel avait informé l’échevinat mais ce dernier avait méprisé son avis. Tout en espérant vainement que le mal resterait confiné au Lazaret, les échevins informèrent néanmoins les autorités administratives régionales de la situation et firent rechercher les effets des passagers du Grand Saint-Antoine, lesquels avaient déjà malheureusement débarqué trois semaines auparavant. Ils envoyèrent enfin la cargaison du Grand Saint-Antoine sur l’île de Jarre. Hélas ! C’était trop tard. Il n’y avait plus rien à faire. La peste avait commencé ses ravages intra-muros.

Le Père Giraud remarque que ce débarquement de voyageurs fut une cruelle erreur due au fait qu’il avait fallu sauver la précieuse cargaison du Grand Saint-Antoine, laquelle valait environ cent mille écus, et qu’il fallait vendre à la très prochaine foire de Beaucaire. Raison pour laquelle on avait toujours parlé de façon ambiguë des affaires regardant le navire du capitaine Chataud.



Voici ce qu’en disait Jean-Baptiste Bertrand:

 

« Ce qu'il y a de bien certain là-dessus, c'est que la peste étoit véritablement dans le bord du Capitaine Chataud ; que ses marchandises l’ont portée dans les Infirmeries, qu'un des premiers malades qui ont paru dans la ville, n'en étoit sorti que depuis quelques jours avec ses hardes ; que les premières familles attaquées ont été celles de quelques Tailleuses, de Tailleurs, d'un Fripier, gens qui achètent toutes sortes de hardes & de marchandises \ celle du nommé Pierre Cadenel vers les Grands-Carmes, fameux Contrebandier, & reconnu pour tel, & d'autres Contrebandiers, qui demeuraient dans la rue de l Escale & aux environs , que le Faux-bourg qui est près des Infirmeries, a été attaqué en même temps que la rue de l'Escale; & qu'enfin il y avoit alors de nouvelles défenses d'entrer les Indiennes & les autres étoffes du Levant. Nous laissons à chacun la liberté de faire les réflexions qui suivent naturellement de tous ces faits ».

« Mrs. Peissonnel & Bouzon continuèrent à visites les malades ; & sur leur déclaration, on continue de les [les malades et les morts] transporter aux Infirmeries , toujours dans la nuit pour ne pas alarmer le Public ; & les Consuls animés d'un nouveau zèle, assistent tour-à-tour en personne à ces expéditions nocturnes. Mr. Peissonnel accablé des infirmités de l’âge, se décharge de ce travail sur son fils, jeune Médecin, qui n'étoit pas encore agrégé. Ce jeune-homme, ne prévoyant pas les conséquences, répandit la terreur dans toute la Ville , & publia partout que la peste étoit dans tous les quartiers. Il l'écrit de même dans les villes voisines qui prirent aussi l’alarme, & s'interdirent tout commerce avec Marseille : c'est en conséquence de ces lettres que le Parlement de Provence rendit cet arrêt fulminant le 2 juillet, par lequel il défend toute communication entre les habitans de la Province & ceux de Marseille sous peine de la vie ».

 

Voici le témoignage du Père Giraud:

 

« Le 9 [juillet], (...) on ne sçavoit plus ce qui s’y passoit. Si le public en eut été informé, chacun auroit pris ses mesures : mais on avoit toujours parlé ambigument de tout ce qui regardoit le navire de Chataud. Sa cargaison valait environ cent mille écus. On vouloit sauver ce fond. Ses participes avoient toute autorité pour le conserver. C’est pourquoi on parloit toujours mystérieusement de tout ce qui se passoit dans les Infirmeries. Le peuple ne pouvant pas approfondir la vérité, se flatta qu’il n’y avoit point de peste. Elle y étoit pourtant réellement puisqu’elle fut porté de là dans la ville ».

 

Publication #6 - 28 juin 1720 : Commencement de la peste dans la ville.

Habits d'un médecin, du garde de santé et d'un chirurgien durant la peste de 1720, lithographie, Coll.Musée du vieux Marseille
Habits d'un médecin, du garde de santé et d'un chirurgien durant la peste de 1720, lithographie, Coll.Musée du vieux Marseille

 

Le 28 juin est une date qui marque le début de la peste à l’intérieur de Marseille intra-muros. On a vu au cours des épisodes précédents comment la maladie avait pu franchir les murs des infirmeries (circulation des passagers et du linge). Dès le 20 juin, une femme était déjà tombée malade rue Belle-Table mais le chirurgien des infirmeries, dépêché sur place par les échevins, ne reconnut pas davantage les signes de la peste malgré le bubon sorti sur la lèvre de la victime. Le 28 juin un tailleur de la place du Palais et sa famille mouraient à leur tour tandis qu’un bateau également arrivé de Syrie avec patente brute était envoyé à La Grande prise de Pomègues. Le règlement sanitaire était enfin bien appliqué mais c’était trop tard : le premier juillet, la contagion s’étendait à toute la rue de l’Escale située dans la partie la plus misérable de la ville, celle des garnis pour étrangers.

 

Voici le témoignage du médecin Bertrand :

 

« Pendant qu'on travailloit à purger les Infirmeries de toutes les marchandises suspectes, & de l’infection que les malades & les morts pouvoient y avoir laissée, qu'on en gardoit exactement toutes les avenues, que l’entrée en étoit interdite à toutes sortes de personnes, & que l’on se croyoit en sûreté par toutes ces précautions quoique tardives, le mal couvoit déjà dans la Ville, & se glissoit furtivement, & de loin en loin en diverses maisons. Dans la rue de Belle-Table, Marguerite Dauptane, dite la Jugesse, tomba malade le 20 Juin avec un charbon à la lèvre. Le Chirurgien de la Miséricorde qui la pansoit en avertit les Magistrats par ordre des Recteurs ; ils y envoient Ie Chirurgien des Infirmeries, qui ne connut pas mieux la maladie dans la Ville que dans ce premier endroit, & leur rapporte que c'est un charbon ordinaire. Le 28 du même mois, un tailleur nommé Creps à la place du Palais, mourut avec le reste de fa famille en peu de jours, par une fièvre qu'on crut simplement maligne. Le premier de Juillet, la nommée Eigaziere, au bas de la rue de l’Escale, est attaquée du mal, avec un charbon sur le nez, & tout de suite la nommée Tanouse, dans la même rue, avec des bubons & après elle tout le reste de certe rue , où la conragion a commencé par les maisons voisines de celle de Tanouse »

Publication #5 - 22 juin 1720 : Nouveaux morts aux Infirmeries

Vue de la vieille infirmerie, Dessin à l’aquarelle, Coll.Musée d’archéologie méditerranéenne
Vue de la vieille infirmerie, Dessin à l’aquarelle, Coll.Musée d’archéologie méditerranéenne

 

Presque un mois après l’arrivée du Grand Saint-Antoine dans la rade de Marseille, plusieurs marins et portefaix avaient déjà été terrassés par la maladie. Le portefaix est aussi un ancêtre du docker ; son travail consistait à charger, décharger, transporter et retourner la marchandise pour qu’elle soit bien aérée : c’était ce que l’on appelait « purger » la marchandise. Fin juin on enregistra de nouvelles morts mais le chirurgien s’en tenait toujours à la même déclaration : il ne s’agissait pas de la peste mais tout au plus, de fièvres malignes causées par une mauvaise alimentation.

Malgré ces rapports médicaux qui se voulaient rassurant, les Intendants du Bureau de la santé commencèrent à s’inquiéter et prirent enfin quelques menues mesures de précaution en décidant :

- de faire recouvrir les corps des morts de chaux vive ;

- d’expédier sur l’île de Jarre pour y recommencer leur quarantaine du début, les trois vaisseaux sur lesquels il y avait eu des morts (dont le Grand Saint-Antoine) ;

- de faire fermer hermétiquement l’enclos de l’Infirmerie où avaient été déchargées les marchandises en purge. Cette mesure était vraiment minimale compte tenu des circonstances et le Dr Bertrand souligne que les Intendants de la santé s’en « contentèrent ».

 

Voici ce qu’écrit Pichatty de Croissainte à ce sujet :

 

« Ce jour [le 23] un mousse du Bord du Capitaine Chataud, un portefaix qui est dans les Infirmeries à la purge de ses marchandises & un autre qui est à la purge de celles du Capitaine Gabriel tombent malades. Raport du même chirurgien qu’ils n’ont aucune marque de Contagion.

Le 24 un autre portefaix établi à la purge des marchandises du Capitaine Aillaud tombe aussi malade ; visite et même raport.

Le 25 & 26, mort successivement de tous les quatre ; ils sont visités ; raport qu’ils n’ont point de Contagion.

 

Monobstant ces raports, les Intendants délibèrent pourtant, de faire par précaution enterrer tous ces cadavres dans la chaux vive ; de faire retirer de l’isle de Pomègué, les trois vaisseaux de ces Capitaines Chataud, Aillaud & Gabriel, & de les envoyer à une isle écartée appelée Jarre, pour y recommencer leur quarantaine, & de faire fermer l’enclos où leurs marchandises sont en purge dans les Infirmeries, sans en laisser sortir les portefaix destinés pour les évanter. »

Publication #4 - 15 juin 1720 : La peste se propage

 "L'intérieur du port de Marseille : Vue du pavillon de l'horloge du parc", Joseph Vernet

"L'intérieur du port de Marseille : Vue du pavillon de l'horloge du parc", Joseph Vernet, XVIIIe siècle (détail), coll. Musée d'Histoire de Marseille, fonds du Musée du Vieux Marseille.

 

Il faut attendre la fin du mois de juin 1720, soit près d’un mois après l’arrivée du Grand Saint-Antoine, pour que le bureau de santé prenne de réelles mesures sanitaires. Après la vague soudaine de décès parmi les membres de l’équipage et les portefaix en contact avec les marchandises, les autorités du port commencent à s’inquiéter. Hélas il est déjà trop tard...des tissus sortis en fraude des infirmeries ont déjà transmis la peste dans la ville.
La peste se transmet aux hommes de deux manières : par le contact, notamment celui avec les cadavres qu’il ne faut pas toucher, mais surtout par les puces des rats. Celles-ci, en effet, adorent se réfugier dans les ballots de laine et de soie. Il y fait sec et chaud, c’est l’endroit idéal pour prospérer ! Les puces doucement installées dans les ballots de soie forment une sorte de bombe à retardement ...

L’entassement, le parasitisme et le manque d’hygiène ordinaires dans la ville créent les conditions idéales pour la prolifération de l’épidémie !

Voici ce qu’en disait Jean-Baptiste Bertrand, docteur en médecine du Collège et de l'Académie des Belles-Lettres de Marseille le 15 juin 1720 , dans son ouvrage publié en 1779  Relation historique de la peste de Marseille en 1720 :

«La maladie cependant et la mortalité continuent sur le bord du Capitaine Chataud : le 12 Juin, le Garde qu'on met sur tous les Navires pendant leur quarantaine, mourut ; et le 23, un de ses Mousses tomba encore malade ; et dans le même temps, deux des Portefaix employés à la purge de ses marchandises sont aussi pris de maladie ; et dans la suite, un troisième, commis à celles du Capitaine Aillaud. La maladie de ces trois hommes est la même, et se termine également par une mort prompte en deux ou trois jours. Le Chirurgien des Infirmeries déclare toujours que ce sont des maladies ordinaires. Soit ignorance, soit complaisance de la part de ce Chirurgien, il a porté la peine de l'un ou de l'autre, par une mort funeste, et par celle de toute sa famille.»

Publication #3 - 1er juin 1720 : Trois autres navires arrivent à Marseille...

 

© Plan de Lazaret, dit les Infirmeries, 18éme siécle

 

À la fin du mois de mai, quelques jours seulement après l’arrivée du Grand Saint Antoine, trois autres navires venant de méditerranée orientale arrivent à Marseille. Tous viennent avec une patente brute. Mais malgré ces soupçons de peste, est appliquée la même procédure négligente que pour le Grand Saint Antoine. Les marchandises, qui auraient dû purger aux îles, sont débarquées au Lazaret d’Arenc où avaient déjà abordé les passagers. Ainsi donc, les soieries fines, les indiennes et les cotons filés, et même les balles de laine, toutes marchandises de valeur échappent-elles à la quarantaine à l’air libre. L’exposition à l’ardeur du soleil et aux vents impétueux battant l’île désertique les aurait assurément ruinées.
Le vendredi 14 juin 1720, les huit passagers du Grand Saint-Antoine, apparemment en bonne santé, quittent le Lazaret après que, par précaution, on les eut enfumés dans une chambre jusqu’à la suffocation. La veille, était mort à Pomègues le garde chargé de la surveillance du Grand Saint-Antoine. Le chirurgien des infirmeries vient examiner le cadavre, là encore, il déclare que celui-ci ne présente aucune marque de contagion. Quelques jours plus tard, un mousse meurt et une fois de plus, le chirurgien ne relève aucun signe de peste ! Ce sera ensuite au tour de quatre portefaix de tomber malade, fait d’autant plus inquiétant qu’il y a des communications imprudentes entre l’équipage ou les portefaix du lazaret avec des personnes de la ville (notamment la famille des matelots), ou encore des échanges de linge avec l’extérieur par la « porte rouge » des Infirmeries, ordinairement fermée par une barrière.

Voici ce qu’en disait Jean-Baptiste Bertrand, docteur en médecine du Collège et de l'Académie des Belles-Lettres de Marseille le 1er juin 1720 , dans son ouvrage Relation historique de la peste de Marseille en 1720, publié en 1779 :


« Trois autres Navires qui venaient de ces mêmes endroits suspects de peste, arrivèrent le dernier du mois de Mai. Ce sont ceux des Capitaines Aillaud et Fouque, et la Barque d'un autre Capitaine Aillaud : et le 12 Juin arriva aussi le Capitaine Gabriel, tous avec patente brute, c'est-à-dire, portant que dans le lieu de leur départ il y avait soupçon de peste. Cela n'empêcha pas que leurs marchandises ne fussent traitées avec la même douceur que celles du Capitaine Chataud, et débarquées dans les Infirmeries.
La maladie cependant et la mortalité continuent sur le bord du Capitaine Chataud : le 12 Juin, le Garde qu'on met sur tous les Navires pendant leur quarantaine, mourut ; et le 23, un de ses Mousses tomba encore malade ; et dans le même temps, deux des Portefaix employés à la purge de ses marchandises sont aussi pris de maladie. »



Publication #2 - 27 Mai 1720 : Le premier mort de peste à Marseille

 

Première page de l'évangile enchâssée dans un panneau vitré, XVIIIe siècle, dépôt DDASS au musée d'histoire de Marseille

Première page de l'évangile enchâssée dans un panneau vitré, XVIIIe siècle, dépôt DDASS au musée d'histoire de Marseille

 

En 1720, les entrées et les sorties du port de Marseille étaient gérées par des Intendants de santé. Renouvelé annuellement par le Conseil de ville, le Bureau de la Santé se composait de quatorze intendants bénévoles choisis parmi les négociants, marchands et anciens capitaines de vaisseau auxquels s’ajoutaient deux consuls qui intégraient de droit le Bureau à la sortie de leur charge. Un « semainier » en assurait la présidence hebdomadaire tournante. Des secrétaires, commis, un médecin et un chirurgien y étaient attachés. Ils étaient chargés de faire appliquer le règlement de police sanitaire.

A leur arrivée, les bâtiments mouillaient obligatoirement à l’archipel du Frioul, à l’île de Pomègues dont le port éponyme pouvait abriter jusqu’à 35 bâtiments avec patente nette. Le capitaine du navire se rendait ensuite en canot au Bureau de santé pour présenter aux Intendants de santé la patente du bateau. Il s’agissait d’un certificat relatif à l’état sanitaire délivré par les consuls des ports de départ ou de relâche. Le capitaine prêtait serment sur l’Évangile devant l’intendant, séparé de lui par une fenêtre grillagée, et il jetait la patente dans un bassin de vinaigre. La patente une fois retirée avec des pincettes et lue, l’intendant commençait l’interrogatoire du capitaine : origine du bateau, chargement, jour de départ, état sanitaire des lieux fréquentés, bâtiments rencontrés ou côtoyés, mouillages et relâches, passagers et, enfin, toutes informations susceptibles d’intéresser la santé et le commerce. De retour à Pomègues, le bateau du service du Bureau de la Santé devenait le seul moyen de communication entre l’île, dont l’accès était interdit sans autorisation, et la ville.

Une patente était dite « nette » lorsque le pays de provenance était sain. La patente « susceptible » ou « soupçonnée » mentionnait l’arrivée d’un bâtiment venant d’un lieu contaminé ou bien la présence de la peste dans les lieux voisins du port de délivrance. Enfin, la patente était brute en cas de contamination dans le lieu d’embarquement, de maladies suspectes ou de rapports avant la dernière escale avec des personnes atteintes. Dans la pratique, à Marseille, « tout incident de santé survenu au cours de la traversée rendait une patente nette automatiquement suspecte et tout bâtiment ayant eu des morts pendant sa route était considéré comme de patente brute ». Les bâtiments venant du Levant ou de Barbarie pourvus d’une patente nette étaient néanmoins obligatoirement soumis à quarantaine tandis que les navires qui se présentaient sans patente devaient accomplir une quarantaine à la fois préventive et punitive égale à celle des patentes brutes.

L’intrication des intérêts des familles de négociants et des autorités explique les raisons des nombreuses négligences observées. Le 27 mai, deux jours seulement après l’arrivée du Grand Saint Antoine à Marseille, un matelot mourut encore à bord. Huit autres avaient déjà trépassé au cours du voyage. Le Bureau de la santé, à l'unanimité, décida d'envoyer le bateau à l'île de Jarre, puis se ravisa et décida finalement de le laisser à l'île de Pomègues et de faire transférer le cadavre aux « Infirmeries » pour examen. Guerard, premier Chirurgien de Santé, déclara par son rapport que celui-ci n'avait aucune marque de contagion et que les décès survenus en mer étaient dus à une mauvaise alimentation. Fait très inhabituel, les marchandises furent ensuite débarquées au Lazaret d’Arenc.

Voici ce que rapportait le Père Paul Giraud, religieux de l'ordre des Trinitaires Réformés dans son ouvrage Journal historique de ce qui s'est passé en la ville de Marseille et son terroir, à l'occasion de la peste, depuis le mois de mai 1720 jusqu'en 1723 :
 

" Chataud, sur ordre précis et sûre garantie, se mit à la voile, parut aux isles de Marseille et vint faire ses dépositions à la consigne sanitaire le 24 mai 1720. Il déclara au semainier des intendants de la santé l’accident qui luy étoit survenu à Livorne mais il ne parla pas apparemment de la cause qui avoit pû la produire : quoique les intendants de santé vissent ses patentes nettes et l’attestation des médecins de Livorne, ils ne laissèrent pas que de s’en défier et de le renvoyer aux isles. Le 27 mai il mourut brusquement un matelot dans le vaisseau de Chataud.

Le 28e ce mort fut porté aux Infirmeries. Mr Gairard, premier chirurgien de la santé, homme d’ailleurs fort habile et d’une longue expérience, visita le cadavre et déclara n’y avoir reconnu aucun signe de la peste.

Le 29, on délibéra dans le bureau de la santé que les marchandises du vaisseau de Chataud resteroient en purge dans les infirmeries 40 jours à compter quand tous les balots y seroient enfermés. On permit en même temps à son capitaine et à son équipage d’y entrer. Pichatty est bien aise de faire observer que le 31 mai deux autres bâtimens partis de Seyde après que la peste y fut déclarée arrivèrent aux isles, le captaine Aillaud avec une barque et un autre capitaine Aillaud avec une courvette."

 

Publication #1 -  25 mai 1720 : l'arrivée du Grand Saint-Antoine à Marseille

 

Voyage du Grand Saint-Antoine

(c) Musée d'Histoire de Marseille/J.-M. Gassend/Studio K

 

Le 25 mai 1720 le navire du Grand Saint-Antoine revient dans la cité phocéenne, après plusieurs escales au Proche-Orient avec une cargaison importante et fort riche.

Jean-Baptiste Chataud, le capitaine, présente à l’Intendance sanitaire une patente nette (il s’agit d’un document qui atteste que le port d’origine est exempt de tout soupçon de maladie).  Pourtant, au cours de son voyage, le navire enregistre de nombreux décès à son bord… Il apporte avec lui la maladie…

Voici ce qu’en disait Jean-Baptiste Bertrand, docteur en médecine du Collège et de l'Académie des Belles-Lettres de Marseille, dans son ouvrage Relation historique de la peste de Marseille en 1720, publié en 1779 :

« A peine eût-on appris à Marseille, que la peste ravageait le Levant, que le 25 Mai le Capitaine Chataud y arriva, avec son Navire richement chargé pour compte de divers Négociants de cette place. Il était parti de Seyde, ville de Syrie, le 31 Janvier avec sa patente nette, c'est-à-dire, qu'elle portait qu'il n'y avait alors à Seyde aucun soupçon de mal contagieux. Cependant on a appris du depuis, que quelques jours après son départ la peste se manifesta à Seyde, et on sait que quand cette maladie se déclare dans une Ville, elle y couve déjà depuis quelque temps. De-là ce Capitaine fut à Tripoli de Syrie, où il fut obligé de rester quelque temps pour réparer les mâts de son Navire. Or Tripoli n'est pas fort éloigné de Seyde ; et il y a entre ces deux Villes une grande communication qui, dans ce pays-là est toujours fort libre, malgré la contagion. Il chargea encore des marchandises dans ce dernier endroit, et on l’obligea d'y embarquer quelques Turcs, pour les passer en Chypre : ses patentes de ces deux endroits sont encore nettes ; un de ces Turcs tombe malade dans la route, et meurt en peu de jours ; deux Matelots commandés pour le jeter en mer, se mirent en état de le faire ; à peine avaient-ils touché au cadavre, que le maître du Navire, qu'on appelle vulgairement le Nocher, leur ordonne de se retirer, et de le laisser jeter en mer à ceux de la Nation ; ce qui fut fait ; et les cordages qui avaient servi à cette manœuvre furent coupés et jetés aussi dans la mer. Peu de jours après, ces deux Matelots tombent malades, et meurent fort brusquement ; et quelques jours après deux autres sont encore pris du même mal, et meurent de même ; et le Chirurgien du Vaisseau est du nombre. Ces morts promptes alarment le Capitaine, et l'obligent à se séparer du reste de l'équipage, et à se retirer dans la poupe, où il reste pendant tout le voyage, donnant de-là ses ordres. Trois autres Matelots lui tombent encore malades ; et n'ayant point de Chirurgien, il relâche à Livourne, où ils meurent de la même manière que les autres. Ce Capitaine rapporte un certificat du Médecin et du Chirurgien des Infirmeries de cette Ville, par lequel il déclare que ces malades sont morts d'une fièvre maligne pestilentielle. Il remet, en arrivant à Marseille, ce certificat aux Intendants de la Santé, et leur fait sa déclaration de la mort de quelques hommes de son équipage. Malgré tout cela on ne laisse pas de permettre au Capitaine de débarquer ses marchandises dans les Infirmeries, contre l’usage souvent observé, de renvoyer en Jarre, île déserte aux environs de Marseille, les Navires soupçonnés de peste, qui ont perdu quelqu'un de l'équipage dans la route, et leur cargaison : la mort de sept hommes et un certificat qui déclare une fièvre pestilentielle, étaient des raisons suffisantes de ne pas violer cet usage. »